Le journaliste Éric-Yvan Lemay, du Journal de Montréal, a reçu la visite des enquêteurs de la Sûreté du Québec ce matin à 6h45. Mandat de perquisition en main, les policiers ont demandé l'ordinateur du journaliste, ses empreintes digitales et les vêtements qu'il portait le mois dernier pendant son enquête sur la confidentialité des dossiers médicaux dans les hôpitaux. M.Lemay est soupçonné de vol de moins de 5 000 dollars et de trafic de renseignements identifiants, deux accusations de nature criminelle.

Voir aussi: Secret des sources: principe reconnu au cas par cas

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Le journaliste Éric-Yvan Lemay, du Journal de Montréal, a reçu la visite des enquêteurs de la Sûreté du Québec ce matin à 6h45. Mandat de perquisition en main, les policiers ont demandé l'ordinateur du journaliste, ses empreintes digitales et les vêtements qu'il portait le mois dernier, pendant son enquête sur la confidentialité des dossiers médicaux dans les hôpitaux. M.Lemay est soupçonné de vol de moins de 5 000 dollars et de trafic de renseignements identifiants, deux accusations de nature criminelle.

La plainte

Le 8 février, le Journal de Montréal publiait une enquête démontrant, images à l'appui, que des documents confidentiels étaient accessibles à tous et laissés sans protection, dans les corridors de plusieurs hôpitaux québécois. Peu après, la Sureté du Québec recevait une plainte. Ayant l'obligation légale d'enquêter, les enquêteurs de la division centre-ouest de la SQ ont demandé et obtenu un mandat de perquisition, explique le lieutenant Guy Lapointe des enquêtes criminelles de la SQ. Quant à savoir quelle sera la nature des accusations et s'il y en aura, il reviendra au procureur d'en décider, a ajouté le policier.

Le rédacteur en chef du Journal de Montréal, Dany Doucet, a pour sa part expliqué au 98,5FM qu'on reproche à M.Lemay «d'avoir touché à des documents». «Pour montrer que c'était des documents qui traînaient, il a pris des photos et pour prendre ses photos il a touché aux documents», explique M.Doucet ajoutant qu'aucun vol n'a été commis. «Il n'y aucun document manquant, la police me l'a confirmé encore ce matin», a-t-il affirmé assurant que cette enquête a été faite en étroite collaboration avec les avocats du Journal, donc en tout respect de la Loi.

Tenu à la réserve pour préserver la présomption d'innocence, le lieutenant Lapointe ne peut confirmer les propos du rédacteur en chef du JdeM, ni l'identité du propriétaire du domicile perquisitionné, ni celle du plaignant. La Presse révèle néanmoins que la plainte a été déposée conjointement par l'hôpital Honoré-Mercier de Saint-Hyacinthe et un de ses médecins. «Il s'agirait du seul hôpital à avoir déposé une plainte formelle», précise le journal ajoutant que «les caméras de surveillance de l'établissement auraient capté des images de M. Lemay passant d'une pièce à une autre, documents en mains».

Le plaignant

L'établissement maskoutain, qui a souvent fait la manchette au cours des dernières années, dans le JdeM et ailleurs, «a une dent contre le Journal de Montréal», soupçonne le président de la Fédération professionnel des journalistes du Québec, Brian Myles. En 2008, le JdeM avait révélé que deux cadres de l'hôpital Honoré-Mercier, Judith Lecours et France Grenier, avaient été congédiées pour conflit d'intérêts. Elles avaient invité du personnel de l'établissement à se joindre à leur agence privée de placement de personnel en santé, l'Agence Maggy inc.

Deux ans plus tôt, en 2006, l'hôpital faisait parler de lui en raison d'une épidémie de la bactérie C. difficile. L'épidémie a fait 58 victimes, dont 16 morts. Ce drame a donné lieu à un recours collectif intenté par les familles des victimes. Les parties ont conclu une entente hors cour historique, en octobre 2011, prévoyant une enveloppe d'un million de dollars en indemnités. Le JdeM a publié l'avis expliquant la marche à suivre pour en bénéficier.

Plus récemment, en novembre 2011, l'hôpital Honoré-Mercier faisait à nouveau couler de l'encre en raison de l’éclosion d’une autre infection nosocomiale (la bactérie ERV), qui a également touché d'autres établissements du Québec, notamment à Jonquière et à Hull.

Dans tous les cas, il s'agissait de reportages d'intérêt public, y compris celui du 8 février, martèle le président de la FPJQ. «Éric-Yvan Lemay a fait la preuve par l'absurde que les documents traînent au vu et au su de tous», défend-il vigoureusement spécifiant que le JdeM n'a dévoilé aucun renseignement personnel.

Droits et devoirs journalistiques

Quant à la démarche du journaliste, Brian estime que si l'hôpital ne la jugeait pas éthique, il aurait dû la dénoncer comme telle. «Il faut distinguer une démarche journalistique qui manque d'éthique, d'un acte criminel. On donne un droit de regard démesuré à la police sur le travail journalistique.» Il estime que le reporter est victime d'une «perquisition abusive». «C'est la direction de ces établissements qui doit être mise sur la sellette pour répondre du manque de sécurité des dossiers médicaux, pas le journaliste qui le révèle», déclare son organisation dans un communiqué.

Brian Myles rappelle que, en 2005, lorsque le journaliste Christian Latreille de Radio-Canada a révélé qu'il y avait des failles dans la sécurité des installations de production et de transport d'électricité d'Hydro-Québec, il n'avait pas été blâmé pour s'être introduit dans LG-2. Au contraire, son enquête avait poussé la société à mettre en place les mesures requises pour corriger la situation.

Concernant la perquisition de ce matin, il vaut mieux cependant attendre d'en savoir plus sur les faits avant de la juger abusive, tempère le professeur Marc-François Bernier, titulaire de la Chaire de recherche en éthique de journalisme de l'Université d'Ottawa. «La plainte relève du Code criminel, ce n'est quand même pas banal», relève-t-il précisant que les journalistes ne peuvent se protéger derrière le droit du public à l'information pour transgresser la Loi. La liberté de presse n'est en effet pas absolue. Tous les citoyens sont égaux devant la Loi, y compris les journalistes qui doivent en plus respecter des règles éthiques et déontologiques. Le scandale du News of the World en Grande-Bretagne est un exemple patent de dérive journalistique.

Mais pour Brian Myles, les évènements d'aujourd'hui sont très inquiétants, car ils ont lieu peu après le déclenchement d'une enquête concernant «des allégations de divulgation d’informations confidentielles dans l’affaire de Ian Davidson», soit le coulage d’information dans les médias. Brian Myles craint que cette perquisition ne soit qu'un mince aperçu de ce qui attend les journalistes dans le cas de l'enquête dans l'affaire Davidson. La FPJQ et l'ensemble des grandes rédactions québécoises s'entendent d'ailleurs pour dire que cette enquête est une menace à la liberté de presse, à protection des sources et du matériel journalistiques et au droit de public à l'information. «Des journalistes trop curieux, au Québec, il y a des autorités qui commencent à trouver ça fatiguant», estime Dany Doucet.