Radio-Canada n'a pas eu d'ombudsman pendant près quatre mois, après le départ de Julie-Miville Dechêne en cours de mandat l'été dernier. Pierre Tourangeau, a cédé son poste de premier directeur, contenu, nouvelles et actualités, pour lui succéder en novembre. ProjetJ est allé à sa rencontre pour connaître sa vision du rôle de l'ombudsman et de la qualité de l'information depuis l'intégration au réseau public, une opération à laquelle il a participé de près.

Radio-Canada n'a pas eu d'ombudsman pendant près de quatre mois, après le départ de Julie Miville-Dechêne en cours de mandat l'été dernier. Pierre Tourangeau a cédé son poste de premier directeur, contenu, nouvelles et actualités, pour lui succéder en novembre. ProjetJ est allé à sa rencontre pour connaître sa vision du rôle de l'ombudsman et de la qualité de l'information depuis l'intégration au réseau public, une opération à laquelle il a participé de près.

Certains chercheurs estiment que les ombudsmans devraient venir de l'extérieur des médias qu'ils surveillent, pour des raisons d'indépendance. Votre expérience de cadre va-t-elle vous handicaper dans vos fonctions?

Non. Je pense que ça va m'aider, parce que j'ai une meilleure compréhension de la perception par les gens de l'information de l'ombudsman et de son rôle, une meilleure connaissance des zones grises ou des secteurs de conflits potentiels. C'est sûr qu'on peut dire, «c'est des chums», ce qui est vrai. Mais avant j'étais journaliste sur le terrain, j'ai été affectateur, chef de bureau, camarade syndiqué. Avant Radio-Canada, j'ai été cadre dans l'industrie du magazine, j'ai été à la Presse canadienne. Je n'ai jamais eu de problème à changer de chapeau. Les expériences diverses nous aident à faire la part des choses.

Mon expérience à la PC particulièrement n'est pas étrangère au fait que je me retrouve ombudsman aujourd'hui, comme Kurk Lapointe mon collègue du réseau anglais. Quand j'y étais, c'était énorme, une grosse organisation. C'était, et ça demeure je pense, l'organisation de presse au Canada la plus scrupuleuse à l'égard de l'éthique journalistique.

Vous avez été un des architectes de l'intégration à Radio-Canada. Selon vous, quel impact a eu cette opération sur la qualité de l'information et le travail journalistique?

C'est sûr qu'en arrière-plan il y a toujours une question de coûts. On vit dans un univers où les ressources sont moins abondantes qu'elles l'étaient auparavant. Ici à Radio-Canada, on a fait face à plusieurs coupes au cours des dernières années et ce n'est pas fini, malheureusement. Toutefois, ça ne se traduit pas par le multitâche et une perte de qualité. Très franchement, je ne vois pas de différence depuis l'intégration. J'ai d'ailleurs toujours travaillé comme directeur à ce qu'il n'y en est pas. La condition de départ de l'intégration ce n'était pas le multitâche, mais la polyvalence des journalistes parce que, dans certaines circonstances, on demande aux journalistes d'intervenir sur plusieurs plateformes.

L'approche qu'on a voulu mettre de l'avant c'est que les journalistes, par leur formation, puissent être appelés à développer leur polyvalence. Récemment, on a eu l'exemple de Madeleine Blais-Morin sur l'histoire d'Attawapiskat. C'était son projet. Elle est journaliste radio, mais quand elle est allée là-bas, elle a ramené du matériel pour la radio, pour la télé et pour le web. Elle a été formée pour ça, elle est volontaire pour ça. Quand on fait ce genre d'opération, c'est uniquement avec des gens volontaires. Certains le sont plus que d'autres. Il y a des tâches qui l'exigent plus que d'autres, celles des envoyés spéciaux et des correspondants par exemple.

L'intégration entraîne quand même une accélération du rythme journalistique, non?

Je ne crois pas. Ce qui a vraiment augmenté le rythme de travail ici à Radio-Canada, c'est l'arrivée de RDI en 1995 parce que là les journalistes devaient à la fois alimenter les nouvelles et RDI. Sur ce plan, d'ailleurs le regroupement entre le web et RDI était logique parce que ce sont deux médias de l'instantanéité.

Il est vrai qu'aujourd'hui on demande quelque chose de plus aux journalistes: savoir utiliser un téléphone intelligent, prendre une photo avec leur téléphone quand ils sont affectés quelque part pour qu'elle soit mise en ligne tout de suite, etc. Mais souvent ce sont les journalistes eux-mêmes qui ont précédé la direction dans l'utilisation des technologies. Pierre Duchesne, il aurait fallu que je l'enchaîne pour l'empêcher de twitter!

En fait, l'environnement médiatique nous forçait à faire l'intégration. Il était temps qu'on le fasse et je pense que ça s'est fait sainement. Il y a toujours des gens pour s'en plaindre. Les gens de la radio l'ont perçu comme une perte de singularité, une perte d'autonomie. Mais personnellement je n'y crois pas.

Craigniez-vous que la reprise d'une même histoire sur différentes plateformes engendre une perte de nuance?

C'est une hypothèse intéressante. Je dirais que ce n'est pas une inquiétude pour moi, mais une préoccupation. Je pense que malgré le fait que les gens aient été regroupés, il y a encore du travail qui se fait en silo ce qui peut être problématique. Mais c'est plus un problème d'organisation que d'intégration. C'est vrai que quand une histoire change de main, qu'elle passe d'un journaliste radio à un journaliste web, les formulations changent, il y a donc un risque d'erreurs.

Je ne parlerais pas par contre d'un manque de nuance. Au contraire, en déclinant un sujet sur plusieurs plateformes, de différentes façons, on apporte à chaque fois quelque chose de nouveau. Le regroupement en module aussi ce n'est pas une perte de nuance, mais un regroupement d'expertise enrichissant qui migre aussi plus facilement vers les nouvelles puisqu'on ne travaille plus en silo.

Comme ombudsman, constatez-vous que le public est conscient de ces changements à l'interne et s'en préoccupe?

Je n'ai pas encore eu assez de temps pour m'en rendre compte. Mais une chose est sûre, le public est plus au courant aujourd'hui des moyens qu'il a pour protester, ce qui est très bien. Il y a eu une transparence certaine de la part de Radio-Canada sur ce plan. C'est important pour nous que le public nous le dise quand il y a des erreurs. L'ombudsman ne peut pas travailler tout seul. Il a besoin de la collaboration du public, des journalistes et de la direction.

Les équipes acceptent la critique et admettent leurs erreurs plus facilement que par le passé, selon la réponse de la direction au rapport annuel 2010-2011 de votre prédécesseure. Comment expliquez-vous ce changement d'attitude?

Je pense que, d'abord, c'est parce que le public se plaint plus, donc on se remet plus en question. Mais il y a aussi une volonté délibérée de la direction de l'information, sous la gouverne d'Alain Saulnier, de dire «tout le monde fait des erreurs, aucun journaliste ne peut dire qu'il n'en a jamais fait». Il n'y a pas d'information parfaite, surtout en télévision, un médium qui est lourd, exigent, qui laisse moins que d'autres place à la nuance dans certains de ses formats. L'important c'est d'être honnête avec le public, de reconnaître et de corriger les erreurs.

Le travail de l'ombudsman participe à ce processus. Les plaintes font avancer l'information. Quand on reçoit beaucoup de plaintes sur un sujet donné, on ne peut pas faire autrement que de se questionner qu'on soit ombudsman ou directeur des nouvelles. Ça nous oblige à nous regarder d'un peu plus prêt, à nous interroger sur nos formats, sur la façon dont on aborde l'information. Les journalistes font partie de la société, même si certains se croient au-dessus des a priori et des préjugés, tous ont un bagage de connaissances et d'opinions dont ils ne peuvent pas toujours faire abstraction. Souvent, c'est grâce aux critiques qu'ils s'en rendent compte et qu'ils peuvent se corriger.

Radio-Canada travaille actuellement à revoir le mandat de l'ombudsman. Que souhaitez-vous qu'il émerge de cette réflexion? Plus de prise sur les émissions généralistes comme Tout le monde en parle par exemple?

Oui et non. Mon rôle est de gérer les plaintes du public en ce qui concerne les normes et pratiques journalistiques et j'ai déjà beaucoup de pain sur la planche.

Pour ce qui est du champ d'application des normes et pratiques, elles comptent cinq valeurs de bases qui doivent s'appliquer dans toutes les émissions d'information: l'exactitude, l'équité, l'équilibre, l'impartialité et l'intégrité. Pour ce qui est des contenus d'actualités qu'on retrouve dans des émissions d'intérêt général à la radio et à la télévision, mon champ d'exercice est restreint, car deux des cinq normes s'appliquent: l'équilibre et l'équité. Cependant, le mandat de l'ombudsman dit qu'il peut s'intéresser à tout contenu d'information. Il y a donc un flou, une zone grise qui pourrait faire l'objet d'un réaménagement. C'est sûr que ce n'est pas confortable d'avoir une zone grise comme celle-là qui risque de me faire marcher sur des œufs de temps en temps. Le nouveau mandat va certainement s'intéresser à cette question.

Avec les réseaux sociaux, l'implication du public dans le contenu est de plus en plus forte. Comment allez-vous gérer cela?

Si on parle de commentaires, là l'ombudsman n'a rien à faire là-dedans. Je reçois beaucoup de plaintes sur la modération de la part de gens qui se plaignent que leur commentaire n'ait pas été publié, mais je n'ai pas à me prononcer là-dessus. Quand c'est du matériel qui est repris et devient parti d'un article, le chroniqueur web qui rapporte à l'antenne les propos du public par exemple, c'est différent. Là les normes et pratiques s'appliquent intégralement.

Qu'elle est, selon vous, la bonne façon pour un journaliste d'utiliser les réseaux sociaux?

Selon moi, c'est d'abord un outil de diffusion. Je me rappelle d'un journaliste qui mêlait des commentaires personnels à ses commentaires professionnels, c'était très tendancieux. Il se laissait entraîner parce qu'il engageait la conversation avec les gens qui l'apostrophaient et, de fil en aiguille, il perdait de vue qu'il était d'abord un journaliste. Il a décidé d'arrêter parce qu'on lui a fait des commentaires. Nous avons des restrictions claires à Radio-Canada sur l'expression d'opinion et elles s'appliquent partout, même sur Twitter. On a des journalistes assis dans un siège d'analyste qui naviguent très bien avec ces balises, qui réussissent à faire valoir certains points de vue, à les disséquer, à les analyser sans se mouiller. Comme dit souvent mon ami Michel C.Auger, «la différence entre une analyse et une opinion, c'est qu'une analyse est une opinion qui ne te met pas dans le trouble».

 

Voir aussi:

Pierre Tourangeau, nouvel ombudsman de Radio-Canada

L'intégration à Radio-Canada: le choc des cultures

 

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