Par Dominique Lemoine

Les compressions budgétaires imposées par le gouvernement conservateur à CBC/Radio-Canada ne sont pas les premières attaques de l'histoire de cette famille politique contre le réseau public. D'autres conflits ont laissé des enseignements restés «sous la surface, profondément incrustés dans la mémoire et la psyché organisationnelle de la CBC», explique David Taras dans Power and Betrayal in the Canadian Media.

Voir aussi: Compressions à CBC/Radio-Canada: plus de pub, moins d'artisans

Par Dominique Lemoine

Les compressions budgétaires imposées par le gouvernement conservateur à CBC/Radio-Canada ne sont pas les premières attaques de l'histoire de cette famille politique contre le réseau public. D'autres conflits ont laissé des enseignements restés «sous la surface, profondément incrustés dans la mémoire et la psyché organisationnelle de la CBC», explique David Taras dans Power and Betrayal in the Canadian Media, paru en 2001.

Professeur émérite à l’Université de Calgary, David Taras estime que des «machinations de politiciens» menacent, limitent et réduisent la liberté journalistique et de production de CBC/Radio-Canada, et créent des «refroidissements», des «frontières» et des «lignes dans le sable politique» à ne pas franchir, qui ont potentiellement pénétré l'ossature de la société publique.

«En réalité le refroidissement qui affecte la CBC est un refroidissement budgétaire. Il y existe toujours la crainte qu'en mettant en colère des politiciens, CBC n'aura pas d'amis à la table lorsque ses budgets sont décidés […] Certains voient encore la CBC comme un champ de bataille et croient que la société a appris à faire attention où elle met les pieds, à marcher sur des oeufs, lorsqu'elle s'approche trop près de sujets politiques sensibles.»

Illustrations de l'ingérence politique

En 1959, le gouvernement progressiste-conservateur de John Diefenbaker avait essayé de faire annuler l'émission de radio politique Preview Commentary (PC). Arsenal de pressions et interférences: appels, menaces de nettoyage à l'exécutif et de mise en danger de l'organisation, et gel de salaire. Diefenbaker suspectait les intentions de la CBC à son égard et un monde journalistique perçu divisé entre amis et ennemis (communistes). Il était convaincu que les producteurs de PC cherchaient à miner sa crédibilité.

En 1992, à l'époque du gouvernement progressiste-conservateur de Brian Mulroney, la diffusion à CBC de la série documentaire The Valour and the Horror a entraîné une autre intrusion. Critique de la gestion, de la compétence et du comportement du commandement de l'armée durant la Deuxième Guerre, la série avait généré l'indignation, ainsi que le déclenchement d'une enquête et audiences des CRTC, ombudsman de CBC et sous-comité du Sénat sur les vétérans.

Le sous-comité voulait que la série soit bannie et que de nouvelles règles sur les documentaires soient imposées à CBC. Ses audiences avaient été qualifiées d'inquisition, tribunal de pacotille, chasse aux sorcières et scène de foule shakespearienne. Un des producteurs, Brian McKenna, pensait que l'enquête était «conçue pour protéger une vision politiquement correcte de l'histoire et refroidir l'air créatif».

Selon David Taras, cette controverse n'aurait pas pu survenir à pire moment pour CBC. En toile de fond politique: un premier ministre contrarié par la couverture de CBC, qui téléphone au président du conseil d'administration de la télévision publique pour protester avec colère ou suggérer subtilement, et qui remplissait le même conseil de conservateurs suspectant un biais libéral au réseau public.

Un conservateur affecté par Brian Mulroney au CA, John Crispo, avait laissé entendre que les compressions de 1991-1992 au budget de la CBC étaient «un avertissement». Selon lui, CBC avait adopté une position anti-américaine lors de la Guerre du Golfe. Dans les années 90, en plus de voir son budget réduit, la CBC a vu son mandat et ses programmes placés sous surveillance.

Résultat: sous la pression des vétérans et de son CA, CBC s'est distanciée des producteurs du documentaire, a publié une déclaration de regrets et responsabilité pour des programmes jugés sous les normes acceptables et a congédié sa chef des nouvelles en guise d'exemple et d'avertissement.

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Réaction des journalistes: pétition de 1000 employés soulignant leurs inquiétudes sur un processus secret et arbitraire utilisé par l'employeur, et sur un «refroidissement» dans l'air menaçant la production de documentaires controversés et le journalisme en général. Ils voulaient que la série soit rediffusée pour démontrer que la CBC n'était pas sur le point de crouler sous la pression du gouvernement. Certains ont vu ce dossier comme le résultat de l'intimidation du gouvernement et des efforts de dirigeants de CBC pour apaiser les ennemis du documentaire au parlement.

Les libéraux ne sont pas en reste

Les compressions ne sont cependant pas la chasse gardée des conservateurs. En 1995, les libéraux de Jean Chrétien ont réduit l'enveloppe budgétaire de CBC/Radio-Canada de 440 millions de dollars. Le réseau a ainsi subi les «pires compressions» de son histoire, rappelait Nathalie Petrowski en 2009. «Si vous pensez que Stephen Harper n'aime pas Radio-Canada, dites-vous que Jean Chrétien se réveillait la nuit pour la haïr», soulignait-elle.

Après le référendum de 1995, un Comité libéral du patrimoine a permis la remise en question des subventions à Marie Laberge «terrifiante séparatisse». Mais aussi la dénonciation du film Octobre de Pierre Falardeau «calamité à la gloire des terroristes québécois» et l'exigence que l'ONF rende des comptes sur un film sur Gérald Godin et Pauline Julien «dangereux dissidents qui ont menacé la stabilité du pays».

Dans les années 60, l'émission critique du pouvoir This Hour Has Seven Days a eu des démêlés avec Lester B. Pearson. L'émission énervait le premier ministre libéral et certains hauts dirigeants de la chaîne. Ont suivi l'interdiction aux ministres de participer à l'émission, le non-renouvellement du contrat des animateurs, l'annulation de l'émission et la tenue d'audiences publiques ayant donné légitimité, publicité et donc encouragements aux attaques et à la mutinerie contre la CBC.

En 2001, Taras constatait déjà que les ennemis et concurrents du réseau public (le secteur privé) apparaissaient désormais plus forts, plus nombreux et plus fervents que jamais.

 

Power and Betrayal in the Canadian Media. David Taras. Broadview Press, 2001.

 

Dominique Lemoine est journalistes indépendant. Basé à Montreéal, il collabore à plusieurs puclications dont Les Affaires et Direction Informatique.