Émilie Marchand, étudiante, Université Laval |

Le Conseil de presse du Québec (CPQ) a rendu récemment sa décision concernant l’autopromotion de l’émission Le Banquier dans les bulletins de nouvelles de TVA. L’organisme retient uniquement la plainte contre le diffuseur TVA. Les chefs d’antenne Pierre Bruneau et Sophie Thibault sont donc épargnés. Cette situation soulève certains questionnements dans le traitement journalistique des émissions de variétés, principalement de la téléréalité.


… Le plaignant, David Longpré, membre de la Fédération des journalistes du Québec (FPJQ) et professeur en communication et journalisme au Collège Laflèche de Trois-Rivières, dénonçait une publicité déguisée en information dans les bulletins de nouvelles de TVA animés respectivement par Sophie Thibault et Pierre Bruneau. La publicité portait sur l’émission Le Banquier produite par le groupe TVA. Selon M. Longpré, la distinction entre information et publicité était implicite ce qui pouvait induire le public en erreur. En effet,  Pierre Bruneau a accordé une entrevue à Julie Snyder lors de la première de l’émission Le Banquier dans son bulletin de nouvelles de 17 heures, alors que Sophie Thibeault annonçait dans une manchette du Téléjournal, huit jours plus tard, la venue d’une participante du jeu télévisé au bulletin de nouvelles de 22 heures. Le plaignant accuse le groupe TVA et les deux chefs d’antenne Sophie Thibeault et Pierre Bruneau.

Le Conseil de presse affirme ne pas pouvoir départager le rôle des deux chefs d’antenne à celui du diffuseur TVA dans le choix des contenus des bulletins de nouvelles en cause. Selon ce que David Longpré a écrit dans la lettre répondant au CPQ, si la couverture du Banquier de façon promotionnelle plutôt qu’informative relève du diffuseur, il est hors de tout doute que le diffuseur bénéficie financièrement de la situation : « Je précise que la partie de la défenderesse (Émilie Whiteside, représentant le groupe TVA dans la présente affaire concernant des bulletins d’information) a des intérêts financiers et commerciaux dans cette affaire.» D’ailleurs,  les émissions de TVA appartiennent à l’empire de Quebecor Media inc. Il n’est donc pas surprenant que ses émissions les plus populaires se retrouvent illustrées dans une série de quotidiens (par exemple, le Journal de Montréal) de sites Internet (celui de TVA, du Banquier) et d’émissions de télévision (bulletins de nouvelles, émissions de variétés telles Salut Bonjour) moussant parfois gratuitement ces émissions de variétés et de téléréalités lui appartenant. Par exemple, il est difficile de juger de l’intérêt réel pour le public de savoir les états d’âme de Carl, candidat exclu d’Occupation double, tels que décrits dans les pages du journal La Voix de l’Est : « Les téléspectateurs se souviendront de l’avoir vu verser des larmes lors des premières éliminations de ses collègues masculins. » Il s’agit plutôt d’information banale et gratuite.

 En journalisme, pour qu’une information soit publiée ou jugée comme étant un sujet d’actualité, elle doit être d’intérêt public, véridique et nouvelle. Dans le cas des téléréalités, la notion d’intérêt public peut être discutable. Or, il n’est pas rare avec cette convergence qu’une nouvelle soit publiée plus d’une fois et dans plus d’un quotidien appartenant au même propriétaire et n’ayant que quelques détails qui diffèrent.  Le CPQ explique à ce sujet, que les médias et les journalistes « doivent éviter toute situation qui risque de les faire paraître en conflit d’intérêts, ou donner l’impression qu’ils ont partie liée avec des intérêts particuliers ou quelque pouvoir politique, financier ou autre ».

Dans le cas de la plainte contre TVA et les deux chefs d’antenne, le CPQ retient uniquement la plainte concernant le manque d’indépendance entre l’information et la publicité dans les bulletins de nouvelles de TVA. Cela résulte du conflit d’intérêts des deux journalistes.  Ils ont participé à l’autopromotion d’une autre émission de TVA, Le Banquier. Cette situation servait principalement à augmenter les cotes d’écoute et les chiffres d’affaires de l’entreprise. D’ailleurs, le guide de déontologie Droits et responsabilités de la presse souligne que : « les médias doivent s’interdire de faire leur propre publicité ou la promotion de leur programmation sous la forme de nouvelles ou de reportages ».

Cette décision du Conseil de presse du Québec soulève quelques questions sur la couverture d’émissions de variétés, dont celles de la téléréalité. La responsabilité journalistique des professionnels qui s’y rattache fait également objet de questionnements. Les émissions de téléréalité nécessitent-elles une grande couverture médiatique de la part des journalistes québécois? Quelles sont les limites à ne pas franchir entre information et promotion?
 
La couverture médiatique des émissions de variétés telles les téléréalités est adéquate si les journalistes traitent de faits d’actualité et d’intérêt public. Il ne s’agit tout simplement pas, par exemple, d’affirmer que Carl est déçu de sa sortie d’Occupation double dans un journal appartenant à Quebecor Media inc. En information, la fonction de divertissement se retrouve dans les tâches des journalistes. Dans le métier, il importe de traiter des sujets d’ordre social, c’est-à-dire de sujets qui intéressent et captent l’attention de la plupart des citoyens québécois. Il n’y a pas de doute, les téléréalités québécoises attirent l’attention des curieux du Québec. Les chiffres sont évocateurs. Selon les Sondages BBM, organisme qui recueille les cotes d’écoute des médias, strictement dans la semaine du 22 octobre 2007, ce sont 1 662 000 Québécois rivés devant leur petit écran à savoir quel participant d’Occupation double allait partir en sortie privilège ou quel lofteur allait être évincé du loft. D’ailleurs, pour quelques semaines consécutives, c’est l’émission Le Banquier produite par TVA qui se retrouve en premier rang avec pas moins de 2 220 000 téléspectateurs.

Il est donc évident que les journalistes ne peuvent passer sous silence certaines informations factuelles sur ces phénomènes télévisuels. Le bémol ne réside pas dans la couverture médiatique de la téléréalité ni dans la proportion qu’elle occupe dans les différents quotidiens et bulletins de nouvelles, mais bien dans l’angle de traitement qui peut parfois être douteux.  Selon Anne-Marie Dussault, ex-présidente de la FPJQ, il y a un danger : « si ce genre d’émissions définit le contenu dans les journaux, les magazines, les bulletins de nouvelles, à travers le produit de l’entreprise, et non en raison des critères de l’information qui doivent répondre à l’intérêt public ».

À quoi bon diffuser une entrevue avec la première participante au Banquier, Cheila Borneau, au « TVA 22 heures » si elle n’a pas gagné le gros lot ni si rien d’extraordinaire n’est arrivé lors de son passage aux côtés de Julie Snyder? Il s’agit là d’une couverture médiatique gratuite et plutôt promotionnelle.

Élaine Ayotte, journaliste qui oeuvrait pour TVA, a d’ailleurs dénoncé l’omniprésence des émissions de téléréalité en information. Après avoir donné sa démission à TVA, elle écrivait dans sa lettre adressée à La Presse en novembre 2003 : « La vérité c’est que ces émissions de fausse-réalité ont utilisé la solide crédibilité de l’information pour se concocter une légitimité et ce au détriment de l’information et de ceux et celles qui y croient encore. (…) Réalité, fiction, promotion, information, on n’arrive plus à faire la distinction. » Il s’agit là d’un éternel débat journalistique.
 
Quoi qu’il en soit, le Conseil de presse retient le manque d’indépendance entre l’information et la publicité dans les bulletins de nouvelles de TVA. Il recommande aux médias d’être vigilants dans le traitement des événements promotionnels. Le phénomène des téléréalités et des émissions de variétés doit être traité de façon impartiale. L’information doit être pertinente et d’intérêt public. Si toutefois il s’agit clairement et réellement de promotion ou d’une situation basée sur les intérêts financiers d’une entreprise médiatique, l’information diffusée au public devra être identifiée comme du publireportage. Cette plainte contre TVA avertit les médias et les journalistes professionnels. Ceux-ci doivent éviter la confusion des genres et les conflits d’intérêts en information pour conserver la confiance du public.
 
Références :

AYOTTE, Élaine. « L’indignation », La Presse, Montréal. (Vendredi 14 novembre 2003), A15.

CONSEIL DE PRESSE DU QUÉBEC (2007), «Les décisions rendues par le Conseil», septembre, [En ligne] : http://www.conseildepresse.qc.ca/index.php?option=com_content&task=blogcategory&id=33&Itemid=155&lang=fr&did=1583&limitstart=0 (Page consultée le 20 octobre 2007)

CONSEIL DE PRESSE DU QUÉBEC (2007), Conflits d’intérêts et devoir de réserve  «Les responsabilités de la presse au Québec», [En ligne] :
http://www.conseildepresse.qc.ca/index.php?option=com_content&task=view&id=251&Itemid=177&lang=fr (Page consultée le 22 octobre 2007)

CONSEIL DE PRESSE DU QUÉBEC (2007), Les droits et responsabilités de la presse, «L’information et la publicité», Document PDF, p.31, [En ligne] :
http://www.conseildepresse.qc.ca/images/stories/derp_fr.pdf (Page consultée le 22 octobre 2007)
LEMAY, Marie-France-Lou. « Le cœur sensible de Carl », La Voix de l’Est, Granby. (Samedi 20 octobre 2007), p.42

LONGPRÉ, David (2007) «David Longpré c. Pierre Bruneau et al.  Dossier 2007-01-055», lettre en annexe, p.1.

NOËL, André (2004), « Anne-Marie Dussault, présidente de la FPJQ : Questions de principes », Trente, janvier, [En ligne] :
http://www.fpjq.org/index.php?id=119&tx_ttnews[backPid]=153&tx_ttnews[tt_news]=734&cHash=211725b587
 
SONDAGES BBM (2007), «Palmarès des émissions – Québec francophone», octobre, [En ligne] : http://www.bbm.ca/fr/que10222007.pdf (Page consultée le 25 octobre 2007)

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