Dans le cadre des Rencontres de La Presse, cinq journalistes d’enquête du quotidien montréalais sont montés sur la scène de l’Astral pour parler de leur métier. Devant une salle bondée, ils ont raconté l’excitation qui les anime et la joie qu’ils ressentent lorsqu’ils publient leur histoire après des mois d’enquête, mais également leurs peurs et leurs frustrations.

Dans le cadre des Rencontres de La Presse, cinq journalistes d’enquête du quotidien montréalais sont montés sur la scène de l’Astral pour parler de leur métier. Devant une salle bondée, ils ont raconté l’excitation qui les anime et la joie qu’ils ressentent lorsqu’ils publient leur histoire après des mois d’enquête, mais également leurs peurs et leurs frustrations.

Par Hélène Roulot-Ganzmann

À en croire l’affluence ce soir-là à l’Astral, on peut aisément en conclure que les révélations et les scandales qui s’étalent à la une des journaux ces derniers mois, et qui ont en partie conduit à la mise en place de la commission Charbonneau, font mouche dans la population.

Si nombre d’étudiants en journalisme et journalistes, locaux notamment et œuvrant souvent dans des municipalités ayant eu à faire à l’UPAC, étaient venus glaner quelques conseils de la part de ces cinq spécialistes de l’investigation, l’assistance était surtout composée de citoyens lambda, curieux, et ayant envie de leur dire tout simplement merci. Merci de prendre autant de risques pour débusquer les vilains et défendre ainsi la démocratie.

Risqué comme métier? Patrick Lagacé, animateur de la rencontre, leur a demandé à tous si la peur était leur compagne.

«Je me suis un jour retrouvé dans un avion assis à côté d’un Hells Angels, raconte Vincent Larouche. Je partais justement en République Dominicaine pour enquêter sur eux… le type était en train de lire mon papier dans le Journal, avec ma photo en entête. J’avoue que ce jour-là, je n’étais pas très fier. Mais il n’a pas fait attention à moi.»

Fabrice de Pierrebourg admet avoir déjà reçu un cercueil miniature et avoir vu une limousine genre Soprano se garer, toutes fenêtres fermées, devant chez lui, et attendre.

Intimidation

Quant à Kathleen Lévesque, toute jeune recrue à La Presse après avoir passé de nombreuses années au Devoir, elle dit avoir déjà vu débarquer dans la salle de nouvelles, les dirigeants d’une firme de génie-conseil sur laquelle elle écrivait jour après jour, la menaçant de porter plainte.

«Ce qui ne m’a pas empêché de continuer», conclut-elle.

«La règle numéro un, c’est le respect, même des personnes que l’on cible, explique Daniel Renaud, qui enquête, quant à lui, principalement sur le crime organisé. Oui, ce sont des bandits, mais ce ne sont généralement pas des fous. Je me souviens avoir écrit sur un membre de la maffia et avoir su qu’il avait caché une grosse somme d’argent chez sa mère. Je ne l’ai pourtant pas révélé. Quelques semaines plus tard, je le croise au palais de justice. C’est lui qui est venu me voir pour me remercier. Il n’y a pas de raison d’éclabousser la famille, les enfants, ni même de révéler des adresses par exemple.»

S’ils ne regardent pas en dessous de leur char avant de monter, comme le leur a demandé Patrick Lagacé, Fabrice de Pierrebourg avoue que pour faire ce métier, mieux vaut être légèrement parano.

«C’est vrai que j’ai une propension à voir le mal partout et à douter de tout, avoue-t-il. Ensuite, il faut de l’abnégation, de la ténacité et une grande capacité d’indignation.»

«De la patience, ajoute Kathleen Lévesque. On rencontre quelqu’un qui nous donne une information. Il ne faut jamais hésiter à la mettre dans la poche en arrière en se disant qu’elle finira par servir. Parfois, ça prend des années avant que ça sorte, mais on y arrive.»

Chassez ce scrupule

«La différence avec le journalisme de beat, estime Marie-Claude Malboeuf, c’est que les personnes sur lesquelles on enquête ne nous invitent pas en conférence de presse pour nous donner de l’information. Au contraire, les autorités ne veulent pas que ça se sache, nos sources ne veulent pas toujours parler ou nous donner des documents. On doit tout trouver, notamment les victimes. Il faut coincer les gens sur le fait, quitte à devoir mentir sur notre identité pour faire sortir la vérité. C’est ce que j’ai dû faire lorsque j’ai enquêté sur les gourous, puisqu’ils n’auraient jamais parlé à une journaliste! Il faut mettre nos scrupules de côté.»

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Des autorités qui veulent de moins en moins parler et qui renvoient les journalistes à la loi sur l’accès à l’information.

«Dont elles ne respectent pas les délais par ailleurs, s’insurge Fabrice de Pierrebourg. Au Fédéral notamment, c’est complètement absurde : on reçoit les documents demandés dix-huit mois plus tard, et complètement caviardés!»

«Les mises en demeure arrivent aussi beaucoup plus rapidement qu’avant, confirme Kathleen Lévesque. C’est une véritable stratégie pour nous empêcher de faire notre travail.»

Protéger ses sources

Malgré cela, tous estiment que le Québec vit un âge d’or du journalisme d’investigation tant il y a de choses à déterrer. Ainsi, toutes les grandes rédactions ont maintenant un bureau d’enquête.

«Du coup, nuance Vincent Larouche, les sources ont le bon bout du bâton et nous mettent la pression pour qu’on sorte l’affaire, sinon elles iront donner l’info à un autre. Ça nous met une certaine pression mais, quoi qu’il en soit on ne peut pas sortir une histoire tant qu’elle n’a pas été vérifiée et contre-vérifiée et tant qu’on n’a pas les éléments de preuve. Un, ça pourrait coûter très cher en frais d’avocat. Deux, ça mettrait notre source en danger. Et protéger ses sources, c’est le plus grand devoir d’un journaliste d’investigation.»

Pour y parvenir, Kathleen Lévesque ne donne jamais un rendez-vous en plein jour et ne cite jamais des chiffres exacts qui pourraient se trouver sur un document distribué en très peu d’exemplaires. Fabrice de Pierrebourg ne répète pas les expressions de ces sources, mais préfère modifier les citations. Marie-Claude Malboeuf s’assure que si on peut remonter à son témoin, celui-ci est en sécurité le temps que la tempête se calme.

Alors, ils admettent que ce soit parfois frustrant de savoir quelque-chose et de ne pas pouvoir le sortir. Kathleen Lévesque savait depuis un an que le maire Michaël Applebaum était sous enquête lorsqu’elle a enfin eu la preuve nécessaire à la publication.

«À ce moment-là, c’est tellement le fun, que ça vaut le coup d’attendre», se réjouit-elle.

Quant à Fabrice de Pierrebourg, il avoue ne pas dormir de la nuit à la veille de publier une grosse nouvelle. A-t-il bien tout vérifié? Ne s’est-il pas trompé quelque-part? Ne met-il pas la vie de quelqu’un en danger?

«On a une telle capacité de nuisance, il faut toujours bien le garder à l’esprit.», conclut-il.

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