Dans le cadre d'une étude de cas parue en 2012 dans le Journal of Mass Media Ethics, la professeure Sandra L. Borden se penche sur la transparence des médias en utilisant l'exemple du Rathergate, qui remonte à 2005. Il s’agit d’un reportage diffusé par CBS News selon lequel l'ex-président américain George W. Bush, alors en poste, aurait eu droit à un traitement de faveur à l'époque de son service militaire.

Carolane Gratton, étudiante à la maîtrise en communication à l'Université d'Ottawa et Marc-François Bernier, Ph. D. Professeur et titulaire de la CREJ

Note de lecture de la Chaire de recherche en éthique du journalisme de l'Université d'Ottawa

 

Les attentes du public envers les médias d'information sont de plus en plus élevées, surtout lorsqu’il est question de faute éthique et de transparence.

C’est à cette notion de transparence que s'intéresse Sandra L. Borden, professeure spécialisée en éthique des médias à l’université Western Michigan. L’auteure a été récipiendaire du Clifford G. Christians Ethics Research Award 2008, pour son livre Journalism as Practice: MacIntyre, Virtue Ethics and the Press.

Dans le cadre d'une étude de cas parue en 2012 dans le Journal of Mass Media Ethics, Borden se penche sur la question de la transparence des médias en utilisant l'exemple du Rathergate, qui remonte à 2005. Il s’agit en fait d’un reportage diffusé par CBS News selon lequel l'ex-président américain George W. Bush, alors en poste, aurait eu droit à un traitement de faveur à l'époque de son service militaire. Le reportage se basait sur des rapports « rédigés » par son supérieur, documents dont l’authenticité a été rapidement contestée par les internautes. Après trois mois d’enquête externe, il a été démontré que les documents en questions étaient contrefaits.

Afin de déterminer si les réactions de CBS News face à ce manquement éthique ont été adéquates, Borden les compare avec l’idéal type d’une excuse éthique (apologia). Cet idéal, défendu par Hearit en 2005, est de plus réévalué par l’auteure.

La chercheure définit une excuse de la presse comme une tentative organisée de restaurer la crédibilité de l’entreprise aux yeux du public et de ses critiques. Selon l’idéal type utilisé, cette excuse s’analyse sur la base de la diffusion et du contenu du message.

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La diffusion du message doit être honnête dans sa présentation des faits, sincère, rapide, volontaire, adressée aux personnes lésées et exprimée dans un contexte d’importance proportionnel à la faute commise. Quant au contenu, le message doit clairement reconnaître l’erreur commise, en accepter l’entière responsabilité, exprimer des regrets, identifier les personnes lésées, s’excuser et leur demander pardon, partager l’information ayant causé le tort et offrir les corrections et compensations appropriées.

L’analyse a permis de déterminer que la diffusion et le contenu des excuses de CBS News ont évolué durant la polémique, passant d’à peine limpides à totalement transparentes sur une période de trois mois.

Ainsi, le réseau a répondu aux accusations dès les 24 premières heures. Cependant, CBS News réfutait les accusations, mentionnant que la vérification des documents en cause avait été faite. De plus, la première excuse s’adressait à un public général, sans viser les acteurs les plus lésés tels que le président Bush et la Garde nationale du Texas, d’où provenaient les supposés documents compromettants.

La deuxième excuse a donné plus de détails sur les faits reprochés, mais elle réfutait toujours l’erreur potentielle. Le réseau soutenait alors que s'il y avait eu erreur, cela provenait de sources externes chargées de faire des vérifications. Finalement, après trois mois d’enquête, CBS a reconnu que les documents en question n'étaient pas authentiques et que leur vérification n’avait pas été faite par ses journalistes. Les excuses qui ont suivi se sont avérées plus franches, sincères, et transparentes.

Pour ce qui est du contenu des messages, le réseau a d’abord nié, pour finalement prendre l’entière responsabilité de l’erreur, allant jusqu’à congédier les principaux fautifs. Des regrets et des excuses ont été exprimés à plusieurs reprises et le réseau a fait part de son intention de rétablir la vérité. Il a aussi annoncé l’instauration des recommandations de la commission d’enquête externe afin de minimiser les risques de répéter de telles erreurs.

Malgré cette amélioration, Borden estime imparfaite la réaction de CBS News. Le réseau a pris plus d’une semaine pour produire de réelles excuses personnalisées, donnant ainsi plus d’importance à l’erreur qu’aux excuses. En agissant ainsi, CBS n’a pas répondu aux attentes de transparence du public. De plus, il aurait été intéressant de sa part de souligner le rôle des blogueurs dans la mise en lumière de la faute. L’utilisation d’un idéal d'excuse éthique par les médias peut donc les guider, mais ils doivent s’assurer que celui-ci soit conforme aux besoins de leur public.

Puisque l’idéal proposé par Hearit date de 2005, il ne prend pas en compte les nouvelles possibilités technologiques qui s’offrent aux médias lorsqu’il est question de transparence. Le public peut maintenant s’attendre à des réponses plus rapides, personnalisées et interactives, comme le permet l’utilisation de vidéo sur YouTube. L’idéal d’excuse devrait donc être actualisé afin de refléter ces changements.

De plus, le potentiel d’archivage de l’internet pose de nombreuses questions. Qu’est-ce qu’une conservation appropriée d’une excuse sur le web? Faut-il conserver ou non les nouvelles considérées comme fautives?

Ces questions sont des plus importantes et renvoient au « droit à l'oubli », eu égard à la question des archives en ligne. Quant à la recherche de Borden, elle nous rappelle l'importance de prendre en considération la montée en puissance du 5e pouvoir, celui des citoyens comme critiques et corégulateur spontanés des médias, critiques tantôt sophistiqués, tantôt excessifs.

Source : Borden, S. L. (2012) « Press apologias: A new paradigm for the new transparency? » Journal of Mass Media Ethics, 27(1), 15-30.