Julie Crenn, étudiante, Université Laval |

A l’heure du « tout gratuit », alors que des grands médias américains optent pour la gratuité de leur site internet, une émission française se lance sur la toile, avec pour objectif de vivre grâce aux abonnements des internautes.

Créée en 1995, sur France 5, l’émission Arrêt sur images était vue comme un outil pédagogique de décryptage et d’analyse de la télévision. Le programme avait suscité de nombreux débats autour de la possibilité, ou non, de critiquer les médias au sein même des médias. Après douze ans d’existence, la direction de France Télévisions a annoncé sa suppression le 18 juin dernier.
Tollé général, pétitions, près de 200 000 signatures, rien n’y a fait : l’émission n’a pas repris à la rentrée de septembre. La chaîne motive cette décision par une érosion de l’audience ainsi qu’une volonté de réorganiser la grille de programmes de France 5. De son côté, le producteur et animateur de l’émission, le journaliste Daniel Schneidermann, dénonce sur son blog une volonté politique derrière la suppression d’Arrêt sur images.

Après avoir demandé « l’asile médiatique » à la Télévison Suisse Romande, l’émission se tourne vers la solution du Web. « Reste, donc, Internet. Le grand saut. L’inconnu. Une émission auto-produite, et diffusée sur Internet, seulement sur Internet.  »

Arrêt sur images devient un site web : http://arretsurimages.net. Fini l’émission hebdomadaire de cinquante-deux minutes, @rrêt sur images le site arrive. Daniel Schneidermann le voit comme « un mélange de reportages courts (douze minutes), d’interviews, de débats et beaucoup d’écrit ». Cette nouveauté, selon ce dernier, va permettre d’élargir les sujets traités par l’émission. Grâce à son association à Riff, la société qui produisait l’émission, le site va bénéficier des douze années d’archives stockées depuis le début d’Arrêt sur images. Une place importante sera accordée à l’internaute pour créer « un espace communautaire d’un genre nouveau ».

Mais au-delà de la forme que va prendre le site, son originalité réside dans son mode de financement. En effet, ses créateurs font le pari de l’abonnement. Selon Daniel Schneidermann, « les gens peuvent comprendre qu’informer c’est un métier ; un métier qui mérite d’être payé par ceux qui en sont les destinataires », les internautes en l’occurrence. Pour le moment, ils sont plus de 20 000 à s’être abonnés.

Un chiffre étonnant si l’on considère que les gens payent pour quelque chose qu’ils n’ont pas encore puisque le site définitif sera mis en ligne en janvier 2008. Ce résultat a de quoi surprendre également aux vues du prix à débourser pour avoir accès au futur site pendant un an : 30 ou 12 si vous êtes chômeur ou étudiant. Une formule « amis radins » existe aussi pour les personnes qui ne souhaitent pas payer (attention, il faut une raison valable).

Cet engouement s’explique, selon Daniel Schneidermann, par « l’immense sentiment d’insatisfaction dans le public envers les médias traditionnels ». Beaucoup d’internautes se sont en effet abonnés à @rrêt sur images par militantisme, pour soutenir l’émission, à l’image de Mona qui écrit sur le site : « je me suis abonnée pour vous soutenir comme, je le pense très fort, la très grande majorité des 20 000 abonnés. […] nous voulons une information sans diktat du pouvoir. Nous voulons des journalistes qui nous aident à analyser ces informations, à la digérer ».

Mais la question de la viabilité économique de ce système se pose malgré tout. Les internautes seront-ils assez nombreux pour faire vivre le site ? Nicolas Kayser-Bril de l’Observatoire des médias est très sceptique quant à la réussite de cette formule : « rejoindre un groupe sur Facebook, mettre son nom sur un formulaire électronique, c’est pas dur. Sortir sa Visa pour offrir 30 à une émission qui n’existe pas encore, c’est une autre histoire.  »

De même, de plus en plus de grands journaux américains optent pour la gratuité de leur site Internet. Ainsi, le New York Times a annoncé le 18 septembre dernier qu’il arrêtait sa formule d’abonnement payant pour rendre son site gratuit. Pourtant ses 227 000 abonnés lui rapportaient près de 10 millions de dollars. Mais ce modèle payant rapporte moins qu’un modèle axé sur la publicité.

De son côté, Daniel Schneidermann défend la nécessité des abonnements « pour rester totalement indépendants. […] Les seuls actionnaires de l’émission seront les partenaires et les salariés qui contribueront à sa production.  » De plus, selon lui, le gratuit sur Internet n’existe pas : « quand on fait semblant de donner quelque chose gratuitement aux gens, on vend toujours une part de leur cerveau disponible à des annonceurs.  »  Le modèle de financement du site sera donc en adéquation avec une certaine conception du journalisme.

Difficile de savoir à quoi ressemblera le site définitif d’@rrêt sur images. Pour garder leur avance et leurs abonnés, Daniel Schneidermann et ses collègues devront créer un site d’information crédible, de qualité et rester fidèles à leur émission passée. Sans oublier de profiter des possibilités qu’offre Internet. Un pari risqué, à contre-courant des tendances actuelles, mais qui, va peut être ouvrir de nouveaux horizons sur la toile.

 1. Voir Pierre Carles, Enfin pris?, film documentaire de 2002
 2. www.bigbangblog.com, article  “C’est fait : je suis licencié de France 5 pour « faute grave »”
 3. www.bigbangblog.org/article.php3?id_article=669
 4. Interview avec Rue89, le 17 septembre 2007,  www.rue89.com/2007/09/15/arret-sur-images-schneidermann-revient-par-le-net
5. Luca Sabbatini, Arrêt sur images redémarre en fanfare, la Tribune de Genève, 22 septembre 2007
6. Nicolas, Love-money et Business Plans, l’Observatoire des médias, 13 septembre 2007, www.observatoiredesmedias.com/2007/09/13/love-money-et-business-plans
7. Philippe Grangereau, La presse américaine trouve le gratuit payant, Libération, 19 septembre 2007
8. http://arretsurimages.net/abonnement
9. Interview avec Rue89, le 17 septembre 2007,  www.rue89.com/2007/09/15/arret-sur-images-schneidermann-revient-par-le-net

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