Aujourd’hui à la barre de la quotidienne 30 sur le radar sur LCN, François Bugingo a été, avec Points chauds à l’antenne de Télé-Québec, le premier noir à présenter une émission d’affaires publiques à la télévision québécoise. Selon lui, si les chaines peuvent être de mauvaise foi, c’est aussi aux communautés de faire l’effort d’imposer leur voix.

Aujourd’hui à la barre de la quotidienne 30 sur le radar sur LCN, François Bugingo a été, avec Points chauds à l’antenne de Télé-Québec, le premier noir à présenter une émission d’affaires publiques à la télévision québécoise. Selon lui, si les chaines peuvent être de mauvaise foi, c’est aussi aux communautés de faire l’effort d’imposer leur voix.

Après avoir dressé un portrait de la situation, Projet J publie maintenant une série d’entrevues concernant la place des minorités dans les médias et ses répercussions sur la société québécoise.

Propos recueillis par Hélène Roulot-Ganzmann

Projet J: Est-ce que ça a été facile pour vous de percer à la télévision québécoise?

François Bugingo : Oui et non. Non parce que j’arrivais en spécialiste des questions internationales et que dans les médias québécois, avant les attentats du 11 septembre en 2001, il n’y avait pas d’intérêt pour le monde. À partir de là, oui, ça a été relativement aisé parce que les chaines ont commencé à s’y intéresser, d’abord TV5, Télé Québec et Radio-Canada, puis TVA et TQS. Elles se sont rendu compte que ce n’est pas parce que tu fais une télévision de proximité que tu peux passer sous silence que Barack Obama est sur le point de faire la guerre en Syrie. La chance que j’ai eu à ce moment-là, c’est que nous étions relativement peu nombreux à être capables de présenter une émission centrée sur l’international.

Ce peu d’intérêt pour les questions internationales a-t-elle un impact sur la place qu’occupent les communautés culturelles dans les médias?

Ça met les chaines en porte-à-faux avec les communautés et les immigrés, qui ont une connaissance beaucoup plus fine de leur pays d’origine, et qui ont toujours l’impression que l’on fait les choses à moitié, notamment en n’allant pas sur le terrain. Si nous n’avons pas la légitimité du terrain, nous ne sommes pas crédibles aux yeux des immigrés et ils se détournent de nous. Par exemple, je suis en profond désaccord avec la grande majorité de la communauté égyptienne du Québec, composée principalement d’intellectuels chrétiens qui considèrent que c’est très bien ce qui a été fait aux Frères musulmans. Parce que je suis allé plusieurs fois en Égypte, ils acceptent cependant de discuter avec moi. Mais la plupart de mes collègues n’ayant pas cette légitimité du terrain, nous sommes très dépendants d’une lecture communautariste de la situation internationale, les journalistes ayant tendance à reprendre en ondes le discours des communautés sans le nuancer, ni le contrebalancer.

Mais de votre point de vue, votre couleur de peau ne vous a jamais posé problème, ici?

J’ai rencontré une fois un rédacteur en chef qui m’a dit que je n’aurais jamais d’émission, pas à cause de ma couleur de peau, qu’il trouvait plutôt exotique, mais à cause de mon accent français qui a une signification prétentieuse et pédante aux oreilles des Québécois. Cela-dit, le Québec est un gros village dans lequel tout le monde se connaît. Dans les médias, comme dans tous les secteurs, les postes sont peu affichés et les embauches se font par connaissance. La discrimination réside plus dans le système que dans un réel rejet de l’autre.

Alors que doit faire un journaliste issu des communautés s’il veut entrer dans un des grands réseaux de télévision?

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Sortir de sa communauté! Les journalistes immigrés qui sont arrivés dans les années 60-70, eux, ont fait face à une très grande fermeture. Ils ont ensuite tellement raconté leur expérience aux générations suivantes, et je le sais parce que c’est le discours qui m’a été tenu lorsque j’ai débarqué, qu’aujourd’hui, les fils et filles d’immigrés s’auto-éliminent. Chaque semaine, je reçois quatre ou cinq CV de jeunes qui veulent faire un stage à mon émission, et je me rends compte qu’il n’y a pas beaucoup de noms exotiques. Pas que je leur accorderais un traitement de faveur, mais c’est un constat : ils ne considèrent pas qu’ils peuvent prétendre à TVA. Ça a beaucoup servi comme argument ou comme prétexte aux patrons de médias pour ne pas embaucher dans les communautés. Leur principale réponse aux critiques, c’est ok, mais on les trouve où?

Justement, n’est-ce pas juste un prétexte?

Si, bien sûr! S’ils veulent vraiment savoir où ils se trouvent, ils savent où aller. Mais moi, ce que je dis aux communautés, c’est montrez-vous. Arrêtez de complexer et de ruminer dans votre coin. Vous êtes journaliste, envoyez votre CV partout, pas uniquement dans les médias communautaires. Vous trouvez qu’on ne traite pas bien votre communauté, dites-le. Je vous assure que si je reçois des dizaines de courriels me demandant de parler de telle ou telle situation et que je les montre à mes patrons, ça va finir par passer. Mais regardons juste le débat sur la Charte des valeurs et tout le courrier des lecteurs que ça a généré… que des Tremblay et des Roy. Pourtant, ils ont tous un avis sur la question au sein des communautés, il suffit de prendre un taxi pour s’en rendre compte!

C’est donc aux communautés de faire leur place…

Personne ne t’invite jamais naturellement. Quelle que soit ton origine, il y a de grandes probabilités que ton premier CV soit refusé. Peut-être ton deuxième, et puis ton troisième. Mais tu commences alors à être connu et ton nom circule. Si un jour, il y a un besoin urgent, tu seras peut-être appelé. Autre chose, si tu veux être journaliste, traîne avec des journalistes, pas avec des chauffeurs de taxi! Parce que c’est pas ta gang qui va te dire qu’il y a un nouveau projet qui se met en place à V ou à TVA.

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