Dans le cadre du développement de son plan iPad, La Presse embauchera une vingtaine de surnuméraires cette année, doublant ainsi son bassin de journalistes temporaires. De La Presse à Radio-Canada, en passant par Le Devoir, les salles de nouvelles de Quebecor, ou celles des agences de presse, les surnuméraires forment une véritable armée de légionnaires de l'information déplacés au gré des besoins ponctuels des entreprises de presse et des absences des permanents. Bien souvent, cette précarité, autrefois une porte d'entrée, s'éternise.

Dans le cadre du développement de son plan iPad, La Presse embauchera une vingtaine de surnuméraires cette année, doublant ainsi son bassin de journalistes temporaires. De La Presse à Radio-Canada, en passant par Le Devoir, les salles de nouvelles de Quebecor, ou celles des agences de presse, les surnuméraires forment une véritable armée de légionnaires de l'information déplacés au gré des besoins ponctuels des entreprises de presse et des absences des permanents. Bien souvent, cette précarité, autrefois une porte d'entrée, s'éternise.

Les surnuméraires, ou temporaires, travaillent le plus souvent sans aucune garantie d'emploi d'une semaine à l'autre, voire d'un jour à l'autre. Ils sont déplacés d'émission en émission, de section à section, et travaillent souvent les fins de semaine, les journées fériées, l'été et les semaines de relâche scolaire. Ils peuvent rester sans travail pendant plusieurs jours ou plusieurs semaines. Créé à l'origine pour constituer un bassin de travailleurs capables de remplacer les permanents absents – d'où le terme de «surnuméraire» – ce statut sert également à combler les besoins ponctuels des salles de rédaction – d'où le terme «temporaire» –, par exemple, lors de campagnes électorales.

Entre espoir et désabusement

(Phrase modifiée post-publication) Ainsi, à La Presse, les surnuméraires qui seront embauchés progressivement dans les prochains mois remplaceront les permanents affectés à la mutation numérique du journal. Ces nouveaux arrivants se verront-ils montrer la porte une fois le virage effectué? «Si le iPad est un succès, ce que prévoit l'employeur, il va sans doute y avoir du travail pour bien du monde donc une bonne partie des "surnus" vont avoir une vrai job permanente», explique avec confiance le président du syndicat, Frédéric Murphy.

Le quotidien de la rue Saint-Jacques est jaloux de sa relève, assure-t-il. Pour la garder, il veille à ce que la phase de précarité ne s'éternise pas et n'embauche que très rarement des journalistes en dehors de son bassin de surnuméraires. Ceux-ci sont d'ailleurs prioritaires lors des ouvertures de poste. Patrick Lagacé et, plus récemment Fabrice de Pierrebourg et Jean-Philippe Décarie, sont de rares exceptions. À La Presse, les temporaires doivent compléter 156 jours de travail en 12 mois avant d'accéder à la liste de rappel établissant les priorités par ordre d'ancienneté. (Phrase modifiée post-publication) Généralement, ceux qui franchissent ce cap peuvent espérer obtenir un poste permanent dans les deux années qui suivent, selon Frédéric Murphy. Ils sont également rarement sans emploi, car le bassin de temporaires est restreint.

Néanmoins, le modèle de La Presse est loin d'être généralisé. À TVA Nouvelles, les temporaires sont évalués tous les 100 jours et n'accèdent à une liste de rappel officielle qu'après 300 jours de probation. Des 120 travailleurs de la salle, plus de 40% sont temporaires et peuvent le demeurer cinq ans et plus, quand ils ne quittent pas le navire avant. «Il y a beaucoup de roulement de personnel. Tout le monde est tellement nouveau, tellement précaire, que personne ne dit jamais rien. Si tu doutes de la commande éditoriale, tu ne peux pas vraiment la contester, sinon tu risques de ne plus travailler», confie une surnuméraire sous le couvert de l'anonymat. De plus, les textes n'étant pas signés, il est difficile de se démarquer par son talent, ajoute-t-elle.

Au Devoir aussi, l'attente dans l'antichambre de la salle de rédaction est longue. Certains y restent jusqu'à 10 ans et sont régulièrement sans travail, dans l'attente d'un coup de fil de la rédaction. «Quand on n'est pas à l'horaire, les patrons nous encouragent à faire de la pige pour le journal, mais, au tarif qu'ils offrent au feuillet, ce n’est pas rentable», explique une surnuméraire désirant demeurer anonyme. Il n'y a pas de liste de rappel officialisée. Les horaires de chacun reposent donc sur la bonne foi des patrons. De plus, lors des ouvertures de postes, les surnuméraires ne sont pas des candidats prioritaires. Néanmoins, travailler au Devoir est une bonne carte de visite qui permet aux légionnaires de l'information de compléter leur horaire en travaillant ailleurs, souligne notre source.

À Radio-Canada, il faut avoir travaillé 195 jours en 12 mois pour obtenir une place sur la liste de rappel, et la période de probation est de 260 jours. Avant cela, un temporaire peut se voir montrer la porte sans avoir nécessairement commis une faute. L'attente peut ensuite être très longue et plusieurs quittent l'entreprise, parfois même la profession, désabusés. La lectrice de nouvelle Thérèse Floria a récemment pris sa retraite après 25 ans de service comme temporaire et le journaliste Jean-Philippe Cipriani est passé au Huffington Post après 10 ans de service public précaire. Idem pour Émilie Dubreuil, recrutée en décembre par le Journal de Montréal.

«J'ai eu une carrière extraordinaire, en dépit du statut de surnuméraire, car j'ai eu la chance d'avoir de longues affectations de plusieurs mois. Mais je sais que pour beaucoup le chemin est bien différent et je leur donne raison d'être amers», confie Chantal Francoeur, qui a été permanente deux ans en 13 ans de services à Radio-Canada et qui est aujourd'hui professeure à l'UQAM. «C'est un système qui rend fou et qui finit par affecter la qualité de ton travail», dénonce une autre ancienne surnuméraire de la SRC désirant conserver l'anonymat. «Il fallait toujours que je me batte pour sortir une histoire, pas pour la trouver, mais pour avoir quelques heures de travail pour la présenter!», poursuit-elle. Elle ajoute avoir souvent donné des scoops à des collègues d'autres médias et avoir dû régulièrement se justifier auprès de sources qui lui ont confié des histoires, mais qui ne les ont jamais vues ou entendues à l'antenne.

Une relève à développer

Au Syndicat des communications de Radio-Canada (SCRC), le conseiller syndical Ubald Bernard déplore que peu de patrons soient véritablement soucieux de faire de la place à la relève. «À Radio-Canada, on a le syndrome du char neuf. On préfère aller chercher des vedettes à l'extérieur plutôt que de développer et reconnaître nos talents à l'interne.» Il estime néanmoins que le sort des surnuméraires de la SRC s'est considérablement amélioré au cours des dernières années. La liste de rappel prioritaire a en effet été instaurée après le lock-out de 2002, les temporaires bénéficient d'avantages sociaux en argent (12% de salaire supplémentaire) et, depuis août 2008, 36 ont obtenu un poste permanent. Toutefois, Alex Levasseur, le président du SCRC, l'admettait dans La Presse récemment: «C'est difficile de penser à un plan de carrière à Radio-Canada».

Pour un autre ancien surnuméraire de la SRC désirant demeurer anonyme, c'est toute la culture d'entreprise qui doit changer. «Après des années de travail à temps plein, tu restes un pion aux yeux des boss, c'est comme si tu n'avais jamais fait tes preuves», confie-t-il. «Dix ans de surnumérariat, ça m'a causé de sérieux problèmes de stress et d'anxiété, ça minait ma santé. J'ai dû consulter. Pourtant, les patrons me répondaient que je devais me considérer bien chanceux de travailler parce qu'il y en avait plein qui attendaient derrière moi. Comme c'est une boîte prestigieuse, on dirait qu'on accepte n'importe quoi.» Selon lui, le surnumérariat a été érigé en système au réseau public, ce qui fini par rendre les jeunes journalistes cyniques et désabusés et, souvent, à les détourner de la profession.

Pour Frédéric Murphy, il est essentiel que les entreprises luttent contre la précarité à long terme de leurs journalistes, car chaque temporaire qui s'en va coûte des mois, voire des années, d'investissement en formation. Mais, il est aussi crucial que les syndicats travaillent autant au nom des temporaires que des permanents pour créer un groupe solidaire ayant des intérêts convergents. La journaliste Nathalie Collard va plus loin. Pour elle, la précarité journalistique est un problème de société inquiétant. «Pour fouiller des dossiers qui risquent d'ébranler les pouvoirs en place, il faut compter sur des journalistes qui jouissent d'une certaine sécurité, qui sont protégés par leur syndicat et/ou leur employeur. Dans ce contexte, la précarité est un cancer qui vient ronger les assises du quatrième pouvoir», écrivait-elle le mois dernier.

 

* Toutes les sources anonymes qui ont collaboré à cet article ont souhaité que leur identité reste secrète afin de ne pas nuire à leur carrière.

* ProjetJ lance un appel à témoignages pour poursuivre ce texte: vous êtes ou avez été surnuméraire et souhaitez témoigner (à visage découvert ou non) de vos conditions de travail (heureuses ou non), contactez-nous.

 

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