Par Vincent Marissal, chroniqueur, La Presse

J'exècre les guerres de clocher médiatiques et je ne veux surtout pas «bitcher» Le Devoir, où travaillent de nombreux journalistes pour lesquels j'ai le plus grand respect. Mais mes collègues et mon journal ne méritent pas cette coulée de «bouette» provoquée par la sortie de la rédactrice du Devoir, qui admet elle-même qu'il y a bel et bien une «affaire Duceppe».

Par Vincent Marissal, chroniqueur, La Presse

 

Le directeur de l'information de La Presse, Mario Girard, a autorisé ProjetJ à reprendre ce texte. Il précise qu'il ne s'agit pas d'une réplique officielle de La Presse, mais d'une chronique n'engageant que son auteur.

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J'ai toujours trouvé détestables et puériles les guéguerres entre médias. En cette ère twittoresque, elles alimentent la polémique, certes, mais au final, elles n'apportent pas grand-chose aux débats, elles dérivent presque immanquablement vers des attaques personnelles et sur les allégeances (présumées ou réelles) politiques des acteurs en cause.

Cela me fait au moins un point en commun avec ma collègue Josée Boileau, rédactrice en chef du Devoir, qui exprimait elle aussi son dédain pour les querelles médiatiques dans une lettre publiée sur ProjetJ.ca. C'est le reste de la lettre qui me pousse à réagir, en particulier son ton moralisateur et sa leçon de journalisme adressée à mes collègues de La Presse qui ont sorti l'«affaire Duceppe».

L'accrochage sur Twitter entre Josée Boileau et moi ces derniers jours et les calomnies dont je suis l'objet sur les médias «asociaux» depuis n'ont pas beaucoup d'importance, mais je crois que les lecteurs de La Presse méritent notre version de l'histoire.

En gros, Mme Boileau reproche à La Presse d'avoir tourné les coins ronds en ne publiant pas le fameux article du règlement de la Chambre des communes qui permet l'utilisation des budgets parlementaires pour des activités partisanes.

Un seul coup de téléphone au département des communications des Communes a permis au Devoir, nous dit-elle, de conclure que Gilles Duceppe n'a pas contrevenu au règlement, comme La Pressel'avançait quelques jours plus tôt. Le Devoir conclut donc que Gilles Duceppe pouvait utiliser ces budgets pour payer le directeur général de son parti.

Journalisme 101 (pour reprendre l'expression de ma collègue): un coup de téléphone, c'est bien, Josée, mais deux, trois et plus, c'est encore mieux.

Mes collègues Joël-Denis Bellavance et Hugo de Grandpré ont (évidemment) eux aussi parlé à Heather Bradley, de la Chambre des communes, c'est même la première personne à qui ils ont parlé. Mais celle-ci leur a expliqué vendredi que son bureau n'est que dépositaire dudit règlement, qu'elle ne peut le commenter parce qu'il est écrit, interprété et appliqué par le Bureau de la régie interne, dirigé par des députés. De là, coups de fil aux élus (anciens et actuels) responsables du règlement, à des spécialistes du droit parlementaire, à d'anciens présidents des Communes et à d'autres partis. Conclusion unanime: il est interdit d'utiliser ces budgets pour payer un directeur général de parti, ce pour quoi, d'ailleurs, aucun autre parti ne le fait. Pensez-vous vraiment que les autres partis, dont la Parti libéral, qui est fauché, se priveraient s'il y avait une telle souplesse dans le règlement?

Mes collègues ont aussi appelé Gilles Duceppe, qui a défendu sa gestion et affirmé qu'il avait reçu le O.K. des Communes, ce dont nous n'avons toujours pas vu la preuve.

Les faits sont les faits (pour reprendre, encore une fois, les propos de ma collègue), mais curieusement, ceux que je viens d'énumérer n'ont pas trouvé beaucoup d'échos dans Le Devoir.

On peut prendre le fameux article du règlement des Communes comme parole d'évangile et se le coller sur le nez jusqu'à perdre de vue l'environnement dans lequel il doit être interprété, mais ainsi aveuglé, il est difficile de donner des grandes leçons de perspective. Et de journalisme.

Je l'ai dit, je le répète: j'exècre les guerres de clocher médiatiques et je ne veux surtout pas «bitcher» Le Devoir, où travaillent de nombreux journalistes pour lesquels j'ai le plus grand respect. Mais mes collègues et mon journal ne méritent pas cette coulée de «bouette» provoquée par la sortie de la rédactrice du Devoir, qui admet elle-même qu'il y a bel et bien une «affaire Duceppe».

La suite de l'«affaire» est dorénavant entre les mains des députés, peut-être même entre celles de la police, mais comme je ne suis ni parlementaire ni flic, je vais me contenter de rappeler que l'utilisation des deniers publics est beaucoup plus complexe qu'un article de règlement.

Le Bloc n'en est d'ailleurs pas à ses premières controverses (comme les autres partis, d'ailleurs).

En 1996, après le départ de Lucien Bouchard vers Québec, le Bloc (dont le whip était Gilles Duceppe) avait congédié du personnel politique, qui avait touché une indemnité de départ des Communes, avant d'être embauché à Québec dans des cabinets du gouvernement Bouchard. Rien d'illégal, mais cette affaire avait provoqué des remous au sein même du Bloc, alors en pleine course à la direction, en 1997.

Un des adversaires de Gilles Duceppe au leadership, Rodrigue Biron, avait dénoncé ce «tour de passe-passe pour rendre légal ce qui n'est pas acceptable».

En 2000, le quotidien The National Post avait révélé que le Bloc avait créé une agence de sondage «fictive» vers laquelle il avait dirigé des fonds publics. Le Bloc avait alors poursuivi lePost pour 1 million, mais avait abandonné sa poursuite en 2004.

Quelques années plus tard, le Bloc a été accusé d'utiliser le stratagème in and out, qui consiste à verser, pendant une campagne électorale, un salaire à des bénévoles, qui redonnent le fric au parti, lui permettant de toucher le remboursement d'Élection Canada.

Le Bloc avait été blanchi par Élection Canada, mais ce stratagème s'est répandu, notamment au Parti conservateur, qui a aussi dû répondre de ces pratiques.