En octobre dernier, le magazine L'actualité a lancé l' «opération sous-marin». Son chef de bureau politique, Alec Castonguay, a intégré le comité stratégique du parti à titre d'observateur silencieux. «La Chaise», comme on l'a surnommé pendant six mois, s'est livrée à un exercice journalistique rare au Québec: observer et analyser un parti de l'intérieur pendant une longue période. ProjetJ l'a rencontré au terme de l'aventure.

En octobre dernier, le magazine L'actualité a lancé l' «opération sous-marin». Son chef de bureau politique, Alec Castonguay, a intégré le comité stratégique du parti à titre d'observateur silencieux. «La Chaise», comme on l'a surnommé pendant six mois, s'est livrée à un exercice journalistique rare au Québec: observer et analyser un parti de l'intérieur pendant une longue période. ProjetJ l'a rencontré au terme de l'aventure.

«Ça a toujours été mon rêve de publier quelque chose comme ça dans L'actualité, mais ça n'a jamais été possible parce que les partis sont trop frileux et que c'est un travail de longue haleine qu'on ne peut pas faire quand on couvre le quotidien», explique Alec Castonguay, qui a quitté Le Devoir pour L'Actualité l'été dernier. La naissance de la CAQ, peu après sa nomination au magazine, s'est présentée à lui comme une occasion à ne pas manquer.

Convaincre la CAQ

Le journaliste a donc contacté le conseiller principal du chef caquiste, Martin Koskinen. Il ne connaissait pas l'homme dernière la stratégie et le contenu politique de la CAQ, ni personne au sein du parti. Il n'y avait donc pas de relation de confiance préalable. Toutefois, «ils savaient que j'avais la réputation d'être fair et professionnel. Je leur avais dit "je ne veux pas faire un publireportage, mais je ne veux pas faire une job de bras non plus".»

Son désir de témoigner du lancement d'un parti moderne québécois a touché une corde sensible chez Martin Koskinen, un passionné de livres sur les dessous de la politique. «Depuis le début, ils veulent faire les choses différemment des autres partis. Ils se sont dit "si nous on n'intègre pas un journaliste, personne ne va le faire". Il y avait cette audace des débuts, de quand ça va bien tu essaies des nouvelles affaires.»

Quand le journaliste s'est lancé dans l'aventure, la CAQ avait en effet le vent dans les voiles. Le parti n'était pas encore officiellement lancé, mais son chef, François Legault, était en tête dans les sondages, écrasant ses rivaux péquistes et libéraux à plate couture. Seul Gilles Duceppe, alors pressenti comme remplaçant de Pauline Marois à la tête du PQ, faisait planer une ombre sur son ascension.

«Avec un nouveau parti haut dans les sondages, je savais qu'il allait se passer quelque chose. Ou ils allaient maintenir leur niveau d'appui, donc j'aurais publié au moment où ils auraient été favoris dans les sondages. Ou ça allait descendre, comme en partie tous les analystes et eux-mêmes le pensaient. C'est ça qui s'est passé et c'est fascinant à documenter parce que c'est là, quand ça va mal, que les tensions se créent. Tu vois la vraie dynamique d'équipe.»

Les règles du jeu

Dès le début, les deux parties ont convenu de balises pour assurer le succès de l'opération. «Pour les convaincre d'accepter, il fallait qu'il y ait des règles claires dès le départ pour qu'une liberté et une confiance s'installent. Tu ne peux pas lancer un projet comme ça en disant "on va s'ajuster au fur et à mesure". Je suis allé en Afghanistan deux fois pour couvrir le conflit. J'étais avec des militaires et j'avais des règles à respecter. Dès que tu es intégré, embeded, tu acceptes de jouer le jeu, sinon tu n'y vas pas.»

Il a donc été convenu que le journaliste assisterait à la réunion stratégique hebdomadaire du parti. Il aurait également accès au chef et à ses conseillers pour des entrevues de fond et pourrait les suivre en déplacement lors d'évènements importants. Tout était minutieusement noté. «Pour qu'ils m'oublient, je prenais des notes tout le temps et je me mettais en retrait dans la salle pour pas être dans leur champ de vision pour qu'ils ne se disent pas "là il prend des notes, ça veut dire que ce que j'ai dit est important ou menaçant".»

En contrepartie, Alec Castonguay s'est engagé à garder le silence sur certaines choses: la stratégie électorale, les noms des candidats vedettes qui se déclareront au moment du déclenchement des élections et les détails de la gestion interne du parti (les salaires des organisateurs politiques par exemple). «J'étais capable de vivre avec ces trois règles. Une campagne, c'est une course de cinq semaines. Si tout le monde sait d'avance ce que tu vas faire, tu es mort. Pour les candidats vedettes, il y en a qui ont des emplois importants, ils ne peuvent pas se déclarer six mois d'avance. Et la gestion interne, je ne considère pas que c'est d'intérêt public.»

Pour protéger son indépendance, le journaliste ne répondait par ailleurs à aucune question. «Je ne voulais pas participer à leur meeting. Parfois quand ils parlaient des relations avec les médias par exemple, c'était tentant pour eux de me demander "toi, t'en es un journaliste, qu'est ce que t'en penses?". C'est arrivé, mais c'était plus en blague. Je disais toujours "je ne suis pas là, je ne dis rien".» Dans la même optique, il s'est abstenu de couvrir la politique québécoise pendant son immersion pour éviter que les autres partis craignent qu'il rapporte en coulisse des informations aux caquistes.

Une telle aventure porte en elle le risque que le journaliste soit instrumentalisé ou mené en bateau. Mais, la frénésie de l'actualité politique aidant, Alec Castonguay estime avoir réussi à se faire oublier. «Il y a toujours un risque qu'ils essaient de mieux paraître devant toi et qu'en coulisse, quand tu n'es pas là, ça brasse. Mais ça va tellement vite en politique qu'ils n'ont pas trois heures à perdre par semaine à faire semblant devant toi.»

Leçons d'immersion

Sans le révolutionner, cette immersion a changé le regard que le chef de bureau politique de L'actualité porte sur la politique et aura un impact sur ses analyses futures. Il estime par exemple que bien qu'ils sachent que l'argent est le nerf de la guerre, les analystes politiques sous-estiment encore son importance. «C'est impressionnant à quel point c'est névralgique dans la stratégie.» Le déplacement d'un chef dans une région est ainsi bien souvent plus dicté par le cocktail de financement qui doit s'y tenir, que part le message qui sera livré aux journalistes et qui fera pourtant la manchette le lendemain.

La rudesse du jeu politique en coulisse est également sous-estimée, selon lui. Il rapporte ainsi dans son dossier que des hommes d'affaires proches du parti libéral appellent personnellement les candidats-vedettes pressentis par la CAQ pour les décourager. «On sait que les partis se mettent des bâtons dans les roues entre eux. On le voit, on le sent. Mais on n'imagine pas à quel point sans l'avoir vu concrètement.»

Il a finalement été touché par la sensibilité des stratèges et du chef caquiste à l'égard de la couverture médiatique. «Les journalistes aiment l'odeur du sang. Les mauvaises nouvelles vendent mieux que les bonnes, alors quand un parti commence à se planter, à faire des erreurs, c'est beaucoup plus l'fun qu'un parti qui va bien. La couverture médiatique les affecte vraiment beaucoup, c'est impressionnant de voir de l'intérieur à quel point.» La relation avec les médias est donc très souvent au cœur des discussions.

À la CAQ, on s'inquiète que le chef perde souvent ses moyens devant la meute de journalistes et on constitue déjà une équipe qui le préparera au débat des chefs. Dans la salle ou devant son téléviseur ce soir là, La Chaise prendra des notes avec une longueur d'avance: cinq carnets noircis dans le ventre de la bête.

 

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