Par Ivor Shapiro

Il y a 30 ans, la liberté de presse devenait un droit fondamental au Canada. Mais à la veille d'une conférence nationale qui prendra le pouls de la liberté de presse au pays, Ivor Shapiro, directeur de l'École de journalisme de l'Université Ryerson, constate que le sujet suscite plus d'apathie que de passion.

Par Ivor Shapiro – tiré de J-Source

Voir aussi: Le courage de montrer ce qu'on préfère ne pas voir

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Il y a 30 ans, la liberté de presse devenait un droit fondamental au Canada. Mais à la veille d'une conférence nationale qui prendra le pouls de la liberté de presse au pays, Ivor Shapiro, directeur de l'École de journalisme de l'Université Ryerson, constate que le sujet suscite plus d'apathie que de passion.

Trois journalistes ont été tués en Syrie le mois dernier: peine capitale pour avoir commis le crime d'être témoins et de décrire la réalité. Triste Tiers-Monde plongé dans l'ignorance et chanceux que nous sommes dans la lumière. Ici personne n'empêche un journaliste de faire son travail. Nous avons la chance de vivre dans un pays où la quête de l'information d'intérêt public n'est pas punie. Ici, les faits sont rapportés avec vigueur, sans peur ni faveur. Bien que les politiciens, les forces policières ou les bureaucrates sourcillent parfois, ils n'osent pas barrer la route à la recherche de la vérité. Après tout, les autorités de ce pays, y compris nos tribunaux, jalousent notre liberté d'expression, même quand nos opinions sont des plus désagréables.

(Heu… Rembobinage, arrêt de la musique, silence désapprobateur)

OK. Bon, au moins nous ne tuons pas nos journalistes.

Mais, au sujet de la liberté d'expression en général, pensez à ceci:

une lettre à propos des Indignés de Bay Street adressée au National Post et datée du 27 octobre va comme suit:

«Aucun droit collectif ne peut violer la décence de base et la liberté des autres. Vous êtes libres de 'vous réunir pacifiquement' sur votre propre propriété, mais vous ne pouvez pas bloquer des lieux publics, des routes ou des trottoirs. L'État a le droit d'assurer que chacun puisse utiliser des endroits publics et des routes. Nous vivons dans une société civilisée ou bien nous vivons dans un état d'anarchie où la loi et l'autorité de l'État sont ignorées.»

… et bien, merci Lain G. Foulds, de Spruce Grove, de m'accorder le droit de rassemblement pacifique sur ma propriété privée.

Pensez aussi à ça:

Des gardes de sécurité à l'emploi de la Ville de Toronto avertissent régulièrement (et à tort) les étudiants de l'École de journalisme de l'Université Ryerson qu'ils n'ont pas le droit d'interviewer des citoyens sur les places publiques et les lieux appartenant à la Ville sans permission ou sans accréditation. Pendant ce temps, le maire estime qu'il est acceptable de boycotter le plus important quotidien de la ville et aucun tollé public ne s'ensuit.

Considérez aussi ça:

Une analyse de Newspapers Canada conclut que, bien que l'accès aux documents gouvernementaux soit un droit essentiel, il est variable selon l'endroit où vous vivez au Canada.

Ah oui, réfléchissez également à ça:

Un parti politique fédéral surveille les profils Facebook afin de contrôler l'accès à ses ralliements de campagnes. Ce même parti, même minoritaire, entrave les communications entre le gouvernement et les médias. Résultat: il est réélu majoritaire et empêche les fonctionnaires de s'exprimer publiquement.

Alors la question doit être posée: que faudrait-il pour que les Canadiens se préoccupent de la liberté d'expression?

Tous les gens que je connais supportent sans réserve la liberté de presse et estiment que c'est un pilier de la démocratie. Mais aucun ne défend cet enjeu avec passion. Leur passion va à d'autres sujets, à d'autres libertés.

La défense de la liberté d'expression semble être réservée aux extrémistes. L'URL canadianfreespeech.com appartient à une organisation qui a publié 10 communiqués de presse depuis 1999, dont un protestant contre la censure de la librairie Little Sisters et un autre dénonçant le retrait par Chapters d'un livre du conspirationniste David Icke. Les huit autres communiqués supportent des révisionnistes, des discours haineux, homophobes ou racistes.

Essayez de chercher «liberté d'expression au Canada» («free speech Canada» ou «free expression Canada») dans Google et vous trouverez majoritairement des textes contre les droits des homosexuels plutôt que l'homophobie, contre l'activité antiraciste plutôt que le racisme, contre l'Islam, contre le féminisme, contre une tendance gauchiste présumée dans les programmes d'études universitaires. Quand la liberté d'expression a-t-elle été un mot-clef acheté par la droite? Quand la gauche et les modérés ont-ils abandonné cette cause? Je ne sais pas, mais au cours des derniers mois, alors que s'organisait une conférence nationale sur la liberté de presse, le fossé m'a frappé.

Intitulée "Press Freedom in Canada: A status report on the 30th Anniversary of the Charter of Rights and Freedoms", cette conférence aura lieu cette semaine (les 8 et 9 mars) à Toronto. Elle est organisée conjointement par le Centre de recherche en droit et le Centre de recherche en journalisme de l'Université Ryerson. Au début du processus d'organisation, une de mes collègues – une journaliste dédiée à la vérité jusqu'au bout des ongles – m'a confié qu'elle avait du mal à être emballée par le projet. «Francement, la liberté de presse n'est pas quelque chose qui m'accroche», m'a-t-il dit. Elle n'était pas seule.

Néanmoins, il n'a pas été difficile de constituer un panel de penseurs de premier ordre pour faire le point sur les trois dernières décennies de liberté de presse au pays. Parmi eux: des journalistes de premier plan, dont Michael Cooke du Toronto Star, Margaret Wente du Globe and Mail et Susan Riley du Ottawa Citizen, Kenny Yum du Huffigton Post Canada, Alice Klein du magazine NOW, Linden McIntyre de l'émission Fifth estate à CBC et Peter Klein de UBC.

des avocats renommés, incluant le président du Conseil de presse du Québec, le juge à la retraite John Gomery, Danny Henry de CBC, la spécialiste des droits humains Marlys Ewardh, ainsi que Christian Leblanc de l'Association canadienne des avocats de médias.

Peut-être que pense à la liberté de presse à partir de différentes perspectives aidera à réorienter le débat, à le sortir de la marginalité pour en faire en enjeu nuancé et essentiel – le fondement et le paravent d'autres libertés fondamentales. Peut-être qu'ensemble avocats, chercheurs, professeurs et artisans de l'information pourront trouver des avenues communes pour débattre de cette cause de façon raisonnée et passionnée. Peut-être que la couverture sur Twitter de l'évènement (#FreePressCda) réveillera des millions de Canadiens et qu'ils commenceront à se soucier de la liberté de la presse.

(Rebobinage)

 

Ivor Shapiro est responsable de la section Éthique de J-Source, le cousin anglophone de ProjetJ. Il a présenté une partie de ce texte en novembre dernier à Montréal dans le cadre de la conférence annuelle de l'Association canadienne des avocats de médias.

 

Ne manquez pas notre couverture de la conférence "Press Freedom in Canada" demain et après-demain, en direct sur Twitter (mot-clic #FreePressCda)! L'Université Ryerson webdiffusera par ailleurs les conférences en direct ici. La rédactrice en chef de ProjetJ, Anne Caroline Desplanques, participera au panel "Watching the watchdog: Implications for press freedom" en compagnie de la professeure Colette Brin de l'Université Laval.