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Au Québec, les questions de diversité culturelle et religieuse ne sont jamais loin des manchettes. Le débat sur la “Charte des valeurs” proposée par le Parti Québécois en 2013 a mis en lumière de profondes divisions au sein de la société québécoise concernant la place de la religion dans la vie publique. Au cours de la dernière année, un débat sur le racisme systémique a révélé le manque de visibilité des Québécois racisés dans les médias et une fausse histoire publié par le réseau TVA qui a provoqué une manifestation d’extrémistes de droite devant une mosquée. Ces incidents ont exposé un besoin criant pour une couverture plus équitable et réfléchie des enjeux touchant les communautés culturelles et religieuses.

Guillaume Lavallée est professeur à l’École des médias à l’Université du Québec à Montréal. Également correspondant à l’étranger d’expérience, récemment nommé adjoint à la rédaction en chef centrale de l’AFP à Paris, il a entamé un doctorat en études islamiques. Il a récemment exploré ces enjeux avec des étudiants en journalisme lors d’un atelier spécialisé offert aux étudiants des deux dernières années du baccalauréat.

Nous lui avons parlé afin d’explorer l’importance de ces questions pour des journalistes en formation. Voici quelques extraits de notre échange.

Projet J: Pourquoi est-ce impératif que des journalistes en formation, surtout au Québec, apprennent à aborder ces enjeux au tout début de leurs carrières?

Guillaume Lavallée: En début de carrière, il faut se faire une place, et je pensais qu’avec cette expérience, ils seraient en mesure de trouver des sujets que d’autres ne trouveraient pas. Mais peu importe leurs spécialités éventuelles, ils doivent être capables de poser les bonnes questions et choisir les bons mots. Vous n’auriez pas voulu être à la place de la journaliste du TVA à la mosquée!

Projet J: Vous faites allusion à l’incident en décembre dernier où un histoire qui portait sur une mosquée qui aurait banni des femmes d’un chantier a provoqué des manifestations d’extrémistes de droite devant la mosquée. L’histoire était finalement fausse. C’est un étude de cas intéressant.  Qu’est-ce que vous espérez que vos étudiants en retiennent?

G.L.: La prémisse de cette histoire est bizarre… J’ai passé sept ans dans des pays musulmans et je n’ai jamais entendu que des femmes ne pouvaient pas se trouver devant un lieu de culte. En tant que journaliste, il faut poser les bonnes questions et aller vers les bonnes sources. En plus, quand vous avez une histoire aussi sensible, vous ne pouvez pas aller en ondes avec la version des faits d’une personne et chercher l’autre plus tard. Ça ne veut pas dire qu’il faut étouffer quoi que ce soit, ça veut dire qu’il faut faire un bon travail de vérification. (Une erreur peut) menacer la sécurité de quelqu’un, nuire à son sens d’appartenance ou même persuader quelqu’un que la violence est justifiée. Les textes sont aussi partagés en ligne très rapidement, et même si vous corrigez une erreur, souvent le mal est fait.

Projet J: Qu’est-ce qui vous a poussé à créer cet atelier?

G.L.: Quand je suis arrivé à l’UQÀM il y a deux ans, il fallait que j‘enseigne un cours de journalisme spécialisé. On avait l’option (d’enseigner) le journalisme culturel. Je me disais qu’à la place d’enseigner comment couvrir des concerts, on pouvait interpréter le mandat (du journalisme culturel) différemment et aborder l’intersection du journalisme et de la diversité culturelle et religieuse. L’idée était de couvrir la théorie et la pratique, (commençant par) l’histoire de la diversité, de l’immigration et de la présence juive, musulmane et autochtone à Montréal. On avait la chance d’accueillIr des conférenciers…qui ne donnaient pas leur analyse académique des enjeux, mais qui parlaient plutôt de leur expérience, qu’est-ce qui les fâche, qu’est-ce qui rend la couverture médiatique d’un enjeu juste ou injuste…ensuite, les étudiants sont allés sur le terrain pour faire des articles de fond, où il fallait vraiment écouter la source et faire preuve d’attention au détail.

Qu’est-ce qui fait en sorte que Montréal et l’UQAM sont des terreaux fertiles pour ce genre d’atelier?

Je pensais que s’il y avait un endroit où on pouvait aborder tous ces enjeux émotionnels — la laïcité, l’islamophobie, le multiculturalisme — ce serait dans une salle de classe. Il faut être conscient que ce sont les médias qui véhiculent ces concepts, et si nous ne pouvons pas avoir ces discussions dans une salle de classe, à petite échelle, nous ne pouvons pas les avoir à grande échelle dans le cadre de notre travail. La diversité de Montréal joue aussi un rôle intéressant. Pour ne donner qu’un exemple, beaucoup de gens ignorent que les premiers juifs de Montréal sont arrivés au 18e siècle. C’était intéressant pour les étudiants de voir que la diversité n’est pas une idée qui est apparue au cours des 20 dernières années– elle fait partie intégrante de l’histoire de cette ville.  

Qu’est-ce que vous aimeriez que vos étudiants retiennent de ce cours?

J’aimerais qu’ils prennent l’habitude de questionner les notions qui circulent et de faire preuve de curiosité et d’empathie critique. L’empathie critique, c’est quand vous tentez de vous mettre à la place de l’autre, tout en gardant votre oeil critique. On parle beaucoup du potentiel du numérique en journalisme, mais les questions liées à la diversité sont tout aussi fondamentales. On ne peut pas attendre à un journaliste d’avoir un doctorat en histoire des Noirs ou en histoire islamique, mais on voudrait qu’il ait un minimum de connaissances pour décoder ce qui se passe dans notre société.

Quels seraient vos conseils pour des enseignants de journalisme qui voudraient aborder ces enjeux dans leurs cours?

J’en ai un seul: développer une approche critique. Les débats sur les identités, les politiques du vivre-ensemble et la couverture des réalités autochtones sont très sensibles et appellent à des questionnements profonds aussi chez les étudiants. Il faut donc faire preuve à la fois de sensibilité mais sans perdre son sens critique.

Il ne faut pas chercher à convaincre les étudiants d’une idéologie, mais de travailler avec eux le fondement philosophique des différents courants de pensée sur la diversité pour faire d’eux des journalistes capables de poser les questions, de décortiquer les réponses.